Dans certains pays, la jupe a longtemps figuré dans les uniformes scolaires masculins. Les collections mixtes des grandes maisons peinent pourtant à s’imposer dans les rayons. Les campagnes de publicité affichent encore une répartition genrée des vêtements, en contradiction avec la diversité des clients.
Des études récentes montrent que la plupart des consommateurs associent inconsciemment des tissus, des couleurs ou des coupes à un genre précis, quel que soit leur âge ou leur origine. Les réseaux sociaux, tout en amplifiant certains codes, exposent aussi les limites des catégories traditionnelles.
Stéréotypes de genre et mode : un héritage culturel toujours présent
Impossible d’ignorer le poids des stéréotypes de genre lorsqu’on parcourt l’histoire du vêtement. Chaque fibre raconte une histoire de domination, de résistance ou de compromis. À Paris, le pantalon a longtemps symbolisé l’accès au pouvoir masculin : ce n’est qu’en 2013 que les femmes ont pu s’en emparer sans crainte de sanction. Symétriquement, la jupe demeure attachée à la féminité, et son apparition sur les garçons continue de heurter. Ces usages n’ont rien d’accidentel : ils s’enracinent dans des siècles de rapports sociaux, modelés par les luttes et les contextes particuliers.
La mode destinée aux enfants matérialise très tôt ces frontières. Rose pour les filles, bleu pour les garçons : cette partition colore l’enfance et imprime des attentes pour l’avenir. Martine Court, sociologue, a montré à quel point les vêtements contribuent à façonner la distinction entre les sexes, d’abord au sein de la famille, puis à l’école. Ces choix vestimentaires ne sont jamais neutres : ils traduisent des logiques de genre, mais aussi de classe sociale. Pierre Bourdieu, dans « La Distinction », a observé que les adolescents issus de milieux populaires accentuent souvent ces différences, comme pour affirmer leur place dans le groupe.
Plus loin dans le temps, des figures marquantes comme Jeanne d’Arc, Geneviève Premoy ou le Chevalier d’Éon rappellent combien la transgression des codes vestimentaires pouvait coûter cher. Être une femme en habit d’homme, c’était risquer la réprobation, voire la condamnation. Aujourd’hui, franchir la ligne tracée par la norme expose toujours à des regards hostiles, même si certains pays comme le Royaume-Uni ou la Thaïlande affichent une tolérance plus marquée. En France, le contrôle du corps par le vêtement est encore largement ancré.
Pour résumer quelques jalons de cette histoire, voici des exemples concrets :
- Le pantalon restait interdit aux femmes à Paris jusqu’à une date récente, 2013.
- La codification par la couleur, rose pour les filles, bleu pour les garçons, structure toujours le marché.
- Le secteur de la mode enfantine sert de terrain d’expérimentation aux stéréotypes.
- La classe sociale influe sur la manière dont chacun adhère ou résiste à ces codes.
Comment les vêtements façonnent-ils notre perception du masculin et du féminin ?
Chaque détail vestimentaire, longueur d’une manche, choix d’une teinte, forme d’un col, agit comme un marqueur d’identité. Le costume-cravate continue de représenter la virilité dans le monde professionnel, tandis que la robe ou le tailleur-jupe incarnent la féminité attendue. Les habits créent des attentes, assignent des places, signalent l’appartenance ou le décalage. Cette logique démarre très tôt : dès l’école, la mode enfantine répète la leçon, insistant sur la division des genres.
Les médias et les réseaux sociaux jouent un rôle d’accélérateur. Parfois, ils renforcent les stéréotypes ; parfois, ils les fissurent. Des figures publiques comme David Bowie, Harry Styles, Marlene Dietrich ou Mark Bryan ont osé défier la frontière, rendant visibles d’autres façons d’habiter son genre. Malgré cela, la mode non genrée reste discrète, souvent cantonnée aux grandes villes et à certains milieux.
Les plateformes numériques, en diffusant une multitude d’images et de représentations, imposent des modèles mais créent aussi des espaces pour les contester. La question de l’expression de genre surgit, portée par des créateurs audacieux, relayée par des communautés en ligne, pensée par des intellectuels comme Judith Butler. Porter une jupe quand on est un garçon, miser sur la sobriété quand on attend de l’exubérance : ces choix continuent de heurter. Le vêtement demeure un champ de bataille où se jouent assignations, désirs d’émancipation et tensions contradictoires.
Des conséquences concrètes : inégalités, discriminations et construction de l’identité
La pression des normes vestimentaires ne se limite pas à des questions d’apparence. Elle pèse concrètement sur les parcours de vie, oriente les opportunités, accentue les inégalités. À l’école, dans certains établissements, un garçon en jupe s’expose à des sanctions, à l’isolement, parfois au harcèlement. La séparation entre rose et bleu dans la mode enfantine enferme les enfants dans des rôles figés, limitant très tôt leur liberté de se découvrir autrement.
Côté travail, les codes perdurent : tailleur-jupe pour les femmes, costume-cravate pour les hommes. Les femmes, plus souvent jugées sur leur apparence, subissent une pression accrue pour se conformer. L’entreprise impose ses usages, et celles qui s’en écartent sont plus sévèrement sanctionnées. Dans les métiers du soin ou du nettoyage, majoritairement féminins, le vêtement professionnel contribue à une hiérarchie silencieuse, où la précarité se double d’invisibilité.
Les discriminations liées à l’habit nourrissent les inégalités économiques et symboliques. L’apparence influence l’orientation scolaire, l’accès à certains secteurs, la perception de la compétence. Les politiques éducatives peinent à neutraliser l’effet des stéréotypes : les filles restent minoritaires dans les filières scientifiques, les garçons dans le soin. Les vêtements, en miroir, nourrissent et reflètent ces séparations, influençant la construction de l’identité de genre.
Vers une mode plus inclusive : initiatives et pistes pour dépasser les clichés
Face à ces constats, certains créateurs décident de secouer les vieilles habitudes. La mode non genrée, même encore minoritaire, propose des collections où les frontières traditionnelles s’estompent. Sur Instagram ou TikTok, des personnalités s’affichent sans se soucier des codes, inspirant une nouvelle génération à explorer toutes les facettes de l’expression de soi. Ces réseaux deviennent de véritables laboratoires d’idées, où la diversité des identités irradie et finit, peu à peu, par influencer même les plus grandes marques.
Mais le secteur avance lentement. Les grandes enseignes comme H&M, Zalando ou About You segmentent toujours l’offre pour enfants selon les couleurs et les genres, perpétuant l’ancien modèle. Quelques marques émergent pourtant, prônant une approche plus inclusive, attentive à la pluralité des corps et des identités. Le débat sur la slow fashion apporte une dimension supplémentaire : consommer autrement, préférer la qualité à la quantité, intégrer l’éthique et l’inclusivité à chaque étape.
Les médias spécialisés, à l’image de Vogue, questionnent désormais la responsabilité de l’industrie. Au-delà de la tendance, une dynamique de fond s’installe : la demande pour une mode plus inclusive grandit, portée par une génération qui refuse d’être rangée dans des cases. Les initiatives citoyennes se multiplient : collectifs, ateliers, campagnes sur les réseaux sociaux. Aujourd’hui, la mode n’est plus un simple décor, mais un terrain de résistance et de création collective.
Si la route est encore longue, chaque vêtement qui défie les frontières du genre prépare une société moins enfermée dans les apparences. Et si demain, la jupe et le costume n’étaient plus les emblèmes d’un sexe, mais simplement des choix, libres et assumés ?


