Analyse de « La liste de mes envies » : portrait d’une femme ordinaire

22 août 2026

La liste de mes envies de Grégoire Delacourt met en scène Jocelyne Guerbette, mercière à Arras, dont le quotidien bascule après un gain au loto. Le roman construit le portrait d’une femme ordinaire à travers ses désirs modestes, ses renoncements et la violence feutrée de son couple. Loin du conte de fées, le récit interroge ce que signifie vouloir quand on a appris toute sa vie à se contenter.

La liste comme procédé narratif dans le roman de Delacourt

Le titre du roman annonce un dispositif littéraire précis. Jocelyne tient un blog de couture où elle partage des avis sur des produits du quotidien, et c’est cette habitude de dresser des listes qui structure sa parole. Avant même le gain, elle rédige une liste de ses envies, un exercice qui révèle moins des rêves de grandeur qu’un inventaire de manques discrets.

Ce procédé de la liste fonctionne comme un miroir. Les envies de Jocelyne sont à la fois banales (une Porsche Cayenne pour faire plaisir à son mari, un manteau, un voyage) et profondément révélatrices de sa condition. La modestie des désirs dit la modestie imposée de la vie. Delacourt utilise l’énumération pour montrer que les aspirations d’une femme de classe moyenne ne naissent pas dans le vide : elles sont calibrées par des décennies de contraintes financières et conjugales.

Le choix de la première personne accentue cet effet. Jocelyne ne théorise jamais sa propre situation. Elle décrit, elle liste, elle note. Le lecteur reconstitue seul l’ampleur de ce qui lui manque.

Femme travaillant dans un bureau de tabac de petite ville française, portrait documentaire authentique et réaliste

Jocelyne Guerbette, analyse d’un personnage féminin ancré dans le réel

Jocelyne n’a rien d’une héroïne romanesque au sens classique. Elle est mercière, pas médecin ni avocate. Elle vit à Arras, pas à Paris. Elle aime son mari Jocelyn (la quasi-homonymie des prénoms n’est pas anodine) malgré les failles de leur couple. Delacourt construit un personnage dont la force réside dans l’absence de spectaculaire.

Ce positionnement du personnage dans l’ordinaire produit un effet de reconnaissance chez le lecteur. Jocelyne incarne un type social rarement central dans la littérature française contemporaine : la femme de province qui travaille, élève ses enfants et compose avec les frustrations. Le roman ne la romantise pas. Il la montre telle qu’elle est, avec ses petites joies (le blog, les amies, la mercerie) et ses angles morts.

Le couple Jocelyn-Jocelyne comme mécanisme de dépossession

Le basculement du roman tient dans la réaction du mari face au gain au loto. Jocelyn vole l’argent et disparaît. Cette trahison conjugale n’est pas un simple rebondissement narratif. Elle révèle une dynamique de pouvoir qui préexistait au gain.

Delacourt montre que le couple fonctionnait déjà sur un déséquilibre silencieux. Jocelyne gère le quotidien, tient la mercerie, entretient le foyer. Jocelyn rêve d’une vie plus large sans jamais contribuer à la transformer. Le vol de l’argent du loto rend visible une violence économique déjà installée.

La critique anglophone du roman, notamment dans sa traduction sous le titre The List of My Desires, a souligné cet aspect avec plus de netteté que la réception française. Plusieurs lectures anglo-saxonnes insistent sur le contraste entre le marketing du livre comme « heart-warming novel » et la noirceur réelle du parcours de Jocelyne, en particulier la trahison conjugale et la dépossession de son gain.

Analyse des thèmes du bonheur et du renoncement dans « La liste de mes envies »

Le roman pose une question que sa légèreté apparente tend à masquer : le bonheur dans les petites choses est-il un choix ou une résignation ? Jocelyne semble heureuse avant le gain. Elle a ses amies, son commerce, ses routines. Le loto vient fracasser cette harmonie de surface.

Delacourt ne tranche pas de manière simpliste. Il ne dit pas que l’argent corrompt, ni que la pauvreté rend vertueux. Ce qu’il montre, c’est que le renoncement peut ressembler au contentement quand on n’a jamais eu le choix. La liste des envies de Jocelyne, relue après le gain, change de nature. Elle passe de poétique à pathétique, non parce que les désirs étaient ridicules, mais parce que le lecteur comprend qu’ils étaient les seuls autorisés.

  • Le blog de couture fonctionne comme un espace de liberté minuscule, le seul lieu où Jocelyne exprime des avis personnels sans filtre conjugal
  • Les amitiés féminines (Danièle, Françoise) forment un réseau de soutien affectif qui compense l’absence d’écoute dans le couple
  • Le retour à Arras après la perte de l’argent n’est pas un happy end mais une boucle narrative qui interroge la notion même de progrès dans une vie de femme ordinaire

Femme pensive assise sur un banc de place de village en France, portrait mélancolique d'une vie ordinaire

Réception critique et usage pédagogique du roman de Delacourt

La réception de La liste de mes envies a produit un écart intéressant. En France, le roman a souvent été classé dans la catégorie du feel-good, un récit court, accessible, sur le bonheur modeste. Les critiques sur Babelio reflètent cette lecture, avec des avis partagés entre enthousiasme pour la justesse du ton et déception face à une intrigue jugée trop mince.

Les lectures anglo-saxonnes, elles, ont davantage pointé la dimension critique du texte. L’écart de réception entre pays montre que le portrait de Jocelyne peut être lu comme plus tragique et plus politique qu’il n’apparaît dans les analyses centrées sur la légèreté de l’intrigue.

Le roman en contexte scolaire

Le roman est fréquemment proposé en lecture cursive au collège ou au lycée professionnel. Il ne sert pas uniquement comme « roman contemporain facile » mais comme point de départ pour interroger la pression sociale sur les désirs : réussir, gagner plus, changer de vie. Cette utilisation pédagogique confirme que le texte porte une réflexion plus dense que son format bref ne le suggère.

  • En classe, le roman permet d’aborder la construction du personnage féminin dans la littérature contemporaine
  • La structure en liste ouvre un travail sur les formes narratives non conventionnelles
  • Le dénouement sert de support pour débattre du lien entre argent, liberté et identité

Le portrait de Jocelyne Guerbette tient sa force dans un refus du romanesque. Delacourt écrit une femme qui ne se révolte pas, qui ne claque pas la porte, qui revient à sa mercerie. Cette absence de geste spectaculaire est précisément ce qui rend le personnage difficile à oublier : elle reste là où la fiction, d’habitude, fait partir ses héroïnes.

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